Quattrocento

                                                                   Stephen Greenblatt

                                              Collaboration  A. Nantel

 

HOMME

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Ce livre pique la curiosité du lecteur. Il nous raconte comment une pure fiction, l’atome, peut devenir une réalité et bouleverser l’humanité.  Et pour retracer la provenance de cette thèse il faut retourner en Grèce antique au 4e siècle avant Jésus-Christ. Nul autre qu’Épicure a su allier cette conception de l’univers physique, l’atome, à une philosophie de la vie entièrement nouvelle. En somme, une doctrine matérialiste, qui prend le nom d’épicurisme avec le temps, pour mieux en faire l’éloge ou, surtout, pour la condamner.

Cette école de pensée soutenait que les atomes, en nombre infini et en mouvement perpétuel dans le vide, entraient en collision entre eux et, selon des lois universelles, formaient toute la matière de l’univers, à partir des astres célestes jusqu’au grain de sable, en passant par l’homme. Cet ordre naturel, d’une taille et d’une complexité inimaginable, régit inexorablement la création et la destruction de tout ce qui existe, la vie et la mort. Dans ce contexte, l’essence même des dieux devient inutile et l’homme doit apprendre à rechercher le bonheur et à fuir la douleur de son vivant, l’au-delà n’existant pas.

Trois cent cinquante ans plus tard émerge un brillant génie, Lucrèce : poète, philosophe et scientifique passionné. Il hérite de la pensée d’Épicure et rédige en latin une œuvre magistrale ¨de rerum natura. Cette lecture d’une grande beauté lyrique devient rapidement l’une des plus appréciées de la Rome antique. La théorie atomiste y est magnifiquement exposée. Malheureusement, cette riche culture philosophique de l’antiquité ne survit pas au passage des siècles et tous ces manuscrits tombent dans l’oubli et disparaissent. Alors comment l’œuvre de Lucrèce nous parvint-elle?

C’est cette énigme que Goldblatt tente de déchiffrer dans Quattrocento. L’auteur a situé l’intrigue de son récit à l’aube du XVe siècle, au moment où la Renaissance voit le jour. Il nous présente son acteur principal : Poggio Bracciolini (1380 — 1459 ), dit le Pogge. Humaniste de la nouvelle garde, il maîtrise à perfection le latin classique et se signale comme épistolier remarquable, pionnier d’ailleurs de l’écriture cursive. Il poursuit une brillante et tumultueuse carrière au Vatican, culminant comme secrétaire particulier d’un pape corrompu, Jean XXIII1. À la suite de la destitution de ce dernier, le Pogge quitte alors ce milieu pour se consacrer à sa profonde passion : retrouver les traces perdues du monde antique et surtout ses manuscrits. C’est donc avec ce personnage fascinant que l’auteur entreprend son trajet dans le temps. Le Pogge parcourt l’Italie, la France et la Suisse, de monastère en monastère à la recherche des écrits anciens et il en découvre plusieurs. Mais c’est finalement en Allemagne qu’il met la main par un pur hasard sur une copie intégrale de l’œuvre géniale de Lucrèce. En cinquante-deux jours, il transcrit les sept volumes de ce manuscrit, ce qui permet d’assurer pour l’avenir la diffusion de l’œuvre. Cette découverte devait changer le parcours de sa vie et sonner le point de départ d’un nouveau monde de la pensée. Rien de moins selon Goldblatt.

Conteur né, érudit unique en son genre, Stephen Goldblatt nous présente son ouvrage comme une enquête palpitante sur l’état de la société d’alors : un monde austère et dogmatique,  un pape brillant mais corrompu, une curie bourdonnante d’intrigues et de mensonges, une vie monastique déclinante, mais aussi l’émergence d’un humanisme porteur de valeurs universelles. Une société en pleine mutation, en renaissance.

Et si la Renaissance était née de la découverte d’un livre qui a levé le voile sur la modernité et bouleversé l’histoire du monde? Cette question, audacieuse, fabuleuse, hante tout le livre de Goldblatt, à tort ou à raison. Encore faut-il ajouter que Quattrocento de Stephen Goldblatt, a été le lauréat du prestigieux prix Pulitzer 2012 et du National Book Award aux États-Unis.

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 (1) NB. Angelo Giuseppe Roncalli a été élu pape en 1958 sous le nom pontifical de Jean XXlll. Il prit ce nom pour effacer de l'histoire de l'Église le nom de l' autre pape Jean XXlll qui régna de 1410 à 1415 pour être destitué en tant qu'antipape. À cette époque, trois cardinaux se prétendaient papes: Jean XXlll à Rome, Bénédicte XXlll à Avignon et Grégoire Xll en Allemagne. Le concile de Constance força l'abdication de ces trois papes pour en élire un seul nouveau pape, Martin V

 

Quattrocento. (The Swerve: How the World Became Modern.)

Stephen Goldblatt.

Flammarion, 2011.

343 pages.